Janvier 2009

Un cercle vicieux ou le vice d`un cercle

par Samuel Blouin

Sans doute que tous sont d’avis que l’éducation est à la base de toute société. Si vous ne l’êtes pas, il sera difficile pour vous d’envisager l’avenir avec sérénité pour notre société. Il est vrai que certains n’ont pas accès à toute l’éducation qu’ils souhaiteraient faute de moyens financiers suffisants. Qu’on ne se leurre pas, même si l’éducation au Québec est bien moins chère qu’à l’étranger et même qu’ailleurs au Canada, il demeure tout de même que des études universitaires coûtent facilement plusieurs milliers de dollars par année, ce qui n’est pas à la portée de tous. Même si les prêts et bourses existent, ils ne sont pas universellement accessibles à qui en a besoin. Pour accroître leur accessibilité, les gouvernements devraient y investir davantage de fonds. Mais, pour ce faire, ceux-ci doivent disposer de cet argent qui n’est qu’entre autres choses le fruit de nos impôts et de nos taxes. Donc, pour augmenter les recettes fiscales gouvernementales, deux possibilités s’imposent : augmenter les taxes et les impôts ou augmenter les revenus des contribuables. La première option serait un suicide politique et ne serait pas la bienvenue, surtout dans le contexte économique que l’on connaît actuellement. Augmenter les revenus des travailleurs constituerait donc la solution à privilégier. Qui va vouloir les payer davantage ? À vrai dire, probablement personne, à moins que la valeur des employés augmente. Essentiellement, deux éléments augmentent la valeur d’un employé : son expérience et son niveau d’éducation. Il nous serait difficile de tabler sur l’expérience, surtout que les entreprises ne sont pas toujours très chaudes à l’idée d’employer des gens plus âgés. L’éducation est donc la clé du succès pour augmenter les revenus des gouvernements et ainsi pouvoir investir davantage en éducation. Vous voyez le cercle vicieux qui se dessine. Difficile d’en sortir.

 

            Maintenant, imaginer la situation dans un pays en voie de développement. Comment s’en sortir ? Dans plusieurs pays, qualifiés de tiers-monde mais qui sont en fait en train de devenir le «demi-monde», la situation de la population est désastreuse. En effet, trois milliards de personnes vivent présentement avec moins de deux dollars par jour ! Bonjour l’éducation ! Il est donc pratiquement impossible pour ces gens de penser à obtenir une éducation de qualité. Sans cette fameuse éducation, ils sont limités à travailler à rabais, voire à être exploités. Les vêtements que vous portez en ce moment, ou quelque chose que vous utilisez, sont probablement fabriqués en Chine, au Vietnam, en Inde ou dans un autre pays où la population tente de s’intégrer dans le modèle économique dicté par les puissances occidentales. Vous commencez à voir le vice de ce cercle vicieux. Les pays nommés précédemment sont probablement parmi les pays chanceux du «cinq-sixièmes monde» composé des non-occidentaux. Si on pense aux pays d’Asie comme le Bangladesh ou encore à ceux d’Afrique comme le Zimbabwe, leur situation est encore plus précaire. Leur intégration au système financier mondial n’est même pas encore à portée de main. Plusieurs dépendent de l’aide internationale pour nombre de leurs dépenses. Donc, comment peuvent-ils envisager un investissement massif en éducation ? Leur développement à long terme ne peut être tributaire de cette «aide» des pays riches. Ils ont donc besoin d’un soutien politique pour faciliter leur intégration au système et pour limiter les subventions dans les pays riches nuisant à la compétitivité des pays les plus pauvres. Également, comme ils n’ont pas les moyens d’instaurer un système d’éducation efficace, notamment parce qu’ils n’ont pas les ressources humaines qualifiées nécessaires, le rôle des pays riches pourraient donc être de financer l’envoi d’enseignants dans ces pays pour les aider à établir les bases d’un système d’éducation. Toutefois, ces travailleurs ne devraient pas arriver en conquérants dans ces pays et plutôt respecter les cultures locales au lieu de tenter d’imposer la leur. Ce n’est vraisemblablement pas simple de rompre un tel cercle vicieux. On en revient constamment au manque d’argent et d’éducation, deux problèmes apparemment indissociables.

 

            En réalité, en tant qu’Occidentaux choyés, ne serait-ce que par notre lieu de naissance, notre pouvoir est immense ! Comme nous sommes tous d’ardents consommateurs (du moins en perspective par rapport aux cinq autres sixièmes de l’humanité), notre principal pouvoir est relatif à notre consommation. Cette consommation (souvent excessive) nous confère un pouvoir que plusieurs sous-estiment. Il est de nature politique et économique. Premièrement, ce que nous décidons d’acheter est analysé par un plus grand nombre de gens que nous le croyons. On n’a qu’à penser aux gouvernements, aux entreprises et aux agences de marketing. Par exemple, depuis quelques années, les gens achètent davantage de produits biologiques. Les politiciens se sont donc attardés à légiférer sur ces produits. Les gouvernements et les entreprises ne peuvent ignorer les mouvements de masse (du moins sans compromettre leur survie). Ainsi, par nos choix de consommation, nous pouvons orienter les décisions politiques et économiques des gouvernements, et l’offre de produits des entreprises. Si nous choisissons de favoriser le commerce équitable, peut-être que la situation dans les pays défavorisés s’améliorera et que nous contribuerons à rompre ce cercle si vicieux et vicié.

Janvier 2009

 

Un capitalisme au service des plus démunis ?

 

par Samuel Blouin

 

Selon Muhammad Yunus, prix Nobel de la Paix 2006, c’est tout à fait possible. Dur à imaginer ? Pas tant que cela, puisque la Grameen Bank œuvre justement auprès des plus démunis de la planète en leur offrant des prêts. J’entends déjà les objections de banquiers ou d’économistes s’en tenant à la théorie : les pauvres ne sont pas solvables. C'est-à-dire que s’ils n’honoraient pas leur prêt, une banque ne pourrait rien saisir pour se rembourser. M. Yunus ne s’est pas laissé impressionner par cette supposée barrière. Il a effectivement mis sur pied une banque au Bangladesh, un des pays les plus pauvres de la planète, pour offrir du microcrédit aux gens marginalisés par le système capitalisme actuel. Il est d’ailleurs anormal que les banques ne prêtent de l’argent qu’à ceux qui en ont déjà plutôt que d’en fournir à ceux qui en ont le plus besoin. De plus, les pauvres sont prêts à faire preuve des efforts nécessaires pour faire fructifier le plus petit montant, si seulement quelqu’un veut bien leur consentir un capital de départ. Il s’agit qu’on leur prête un montant raisonnable à un taux d’intérêt raisonnable pour qu’ils accomplissent de petits miracles avec cet argent. Des prêteurs existent déjà mais exigent des taux dangereusement élevés qui relèvent davantage de l’exploitation que d’un service financier. Les plus pauvres sont donc ceux devant payer le plus cher pour obtenir un prêt, et ce n’est pas que le fait des pays sous-développés. Même dans les nations occidentales prospères, les plus démunis font les frais du désir des banques de se protéger à tout prix. Étrangement, ce qui a le plus agréablement surpris ce banquier des pauvres, c’est que ses clients, parmi les plus démunis du pays, remboursaient pratiquement toujours leur prêt et à temps ! Le taux de remboursement de la banque est de plus de 98 % ! De quoi faire réfléchir les grands financiers de ce monde ! Après seulement cinq ans comme clients de la banque, 64 % réussissent à dépasser le seuil de pauvreté, ce qui est un parfait exemple de ce qu’un capitalisme remodelé pourrait apporter à nos sociétés.

 

Le simple fait de n’autoriser des prêts qu’aux gens solvables exclut du système financier mondial la moitié de l’humanité. On peut donc se questionner sur le terme «mondial» associé à système financier. Cela reflète bien la pensée selon laquelle le monde se limite à notre monde, c’est-à-dire les pays les plus riches de la Terre. Ce n’est pas pour rien que l’on surnomme l’Afrique le continent oublié ou encore qu’on fait grand cas du dernier conflit israélo-palestinien où un peu plus de mille personnes sont mortes, alors que des dizaines de milliers de gens meurent ou sont déplacés au Darfour et en République démocratique du Congo. Aucune vie ne vaut plus qu’une autre, mais il faudrait tout de même prendre la peine de considérer les oubliés de la «communauté» internationale. La crise financière qui touche actuellement le monde entier, et cette fois c’est bel et bien le monde entier (on n’a qu’à penser à la crise alimentaire), est peut-être une occasion à saisir pour revoir un système financier exclusif. Le rendre inclusif n’est certes pas chose aisée, puisque cela irait à l’encontre des théories économiques assimilées depuis des dizaines d’années et bien ancrées dans nos esprits. Faire place à l’innovation, comme l’a fait Muhammad Yunus, pourrait permettre une relance économique plus équitable qui n’oublierait pas la moitié de l’humanité. Déjà, si les gouvernements acceptaient de mettre en place un cadre légal encadrant la création de social-business (selon le concept de M. Yunus), c’est-à-dire des entreprises ayant comme principal objectif de générer des bénéfices sociaux, plutôt que des profits et un rendement pour les actionnaires. Ces entreprises doivent tout de même être rentables, et la Gramen Bank, élaborée selon ce modèle, est là pour nous démontrer que cela est possible. Cela signifie donc de toucher aux cordes sensibles du capitalisme qui préconise un profit à tout prix. Les entreprises traditionnelles auraient encore leur place, au même titre que maintenant, sauf qu’elles devraient se mesurer à des entreprises ayant d’autres objectifs. Si le capitalisme est bon, il survivra facilement à quelques ajustements.

 

 

 

Données et information tirées de : YUNUS, M. Vers un nouveau capitalisme. Paris, Éditions JC Lattès, 2008, 381 pages.

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